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La sculpture de Jean Suzanne équilibre des formes, des volumes puissants ; elle décrypte dans les affinités. L'œuvre d'art livre son sens, dénuée d'emphase, presque toujours sans le socle d'antan. Illusoire, complaisante, la rhétorique est bannie. La nature, les éléments, la matière fondent une vision. D'emblée la modernité pénètre l'inspiration. L'esthétique devient une manipulation, aux limites de l'effort et du songe régis par la primauté de la lumière.


Indissociables, la vision traditionnelle de la sculpture-savoir-et la richesse des sources livresques-imaginaire-élaborent un reflet de l'espoir, un miroir nourricier. Essor de la pensée et origine du monde forgent l'objet à regarder, à appréhender. Un état de la réflexion conduit vers l'abstraction, dépouille la forme.


Chaque étape, chaque geste du quotidien guident l'invention plastique. Paradoxalement, le sculpteur, devant la réalité du temps, parvient à la manifester dans son propos où l'éternité se fait référence. Un seul impact. L'espace s'affronte grâce à une dévotion à la verticalité. Voilà les termes de la relation créateur/cosmos. Reste la ligne droite, célébrée sans partage. Dans l'atelier, Suzanne précise : A partir d'un chaos informel, je donne un élan vertical, en jouant sur un contraste de matières, de lumières, sans exclure le côté tactile, la sensualité.


A ses débuts, son inspiration fut marquée par le tragique : guerre, ruines, civilisation meurtrie. De là, une tension constante, le besoin de prendre en compte une mémoire, une destinée individuelles. Ensuite, la volonté d'installer-sauvegarde des semblables-une passion vouée à l'émergence de l'embellie.


On mesure ici la dimension de l'histoire. En effet, le matériau de prédilection, l'acier, hante les champs de bataille, fournit les usines. La sensibilité à son siècle, tant bousculé, dote l'œuvre d'une teneur intense. L'enjeu procède d'une exploration de l'exigence. En accord, des modalités inédites : un format destiné assez souvent au plein air, loin de l'intimité.


Ferment de la création, la nature. Elle explique les formes, leur force, leur présence.


Troncs, minéraux, tornades réapparaissent, sublimés, ouvrés, enluminés. S'il se montre patient, chacun retrouve un monde à l'orée du mythe, mais sans concession à la nostalgie.


Chez ce sculpteur, géomètre lyrique, archéologue du futur, la vulnérabilité des âmes engendre un choix formel. Failles, cassures, crevasses, brèches, lézardes, invitent à côtoyer le doute. Certes, l'artiste nous laisse libres : silence ou effusion. Il n'oublie surtout pas que la simplicité effondre le chaos. Météores, voilures, moraines, conques, sont modulés en fonction d'une spiritualité dont l'œuvre entier témoigne.


Venu du monde des villes, Jean Suzanne distribue parfois des engrenages, des articulations motrices, maçonnées. Parenté, dialogue fraternel entre le ménestrel et le carrier devant la cathédrale. Loin de la gravité des siècles, des monuments, sa sculpture perturbe opportunément la fixité, les masses altiéres, par des pivots, des rotules. Ainsi les œuvres de moyen format évoluent-elles entre les doigts des collectionneurs d'absolu. Rotations… tremblement… remous...rythmes… vibrations… confidences… spasmes…


L'acier, le bronze, le bois, ensemble. Itinéraire précieux. Il n'y a de servitude pour l'homme que dans l'espace oublié. Il n'y a de plénitude pour l'homme que dans l'espace affronté. La moindre parcelle de vie ? Elle vaut la totalité. Le fragment ? Il tire sa majesté d'un ensemble. L'apparence ne leurre que les gens pressés ; derrière elle, s'accomplit l'essentiel. L'envie de lumière conduit au lieu splendide du désir.


La clarté, tantôt diaphane, tantôt enfouie, habite, emplit la sculpture de Jean Suzanne. Elle illustre la poétique du mouvement, incessant, véhément, imperceptible aussi, celle qui dure depuis quelques millénaires, par-delà les peuples, les continents, leurs rêves et leurs malheurs.


Pierre-Marc LEVERGEOIS
Paris, août 1996

Critique Culturel